mercredi 11 novembre 2009

Six Feet Under - La Vie et rien d'autre

...
Achtung ! N'oubliez pas qu'il ne vous reste plus qu'une semaine pour voter pour L'Odyssée des séries (vous pouvez cliquer sur l'image pour accéder au menu...)


Dave Grohl raconte souvent qu'il a compris que Nirvana était derrière lui le jour où il a entendu un ado dire du trio mythique qu'il était "l'ancien groupe du leader des Foo Fighters". Moi-même, j'entendis dire un jour dire du Velvet Underground qu'il était "surtout connu parce que Lou Reed en était sorti", ce qui en dit long sur ce que le grand public sait (ou plutôt ne sait pas) du plus grand groupe de tous les temps (juste devant ou juste derrière les Beatles, c'est selon). Hasards de la postérité et du succès de masse, sans doute. Il est certain en tout cas que j'ai compris que nous avions changé d'époque le jour où, pour convaincre quelqu'un de regarder Six Feet Under, je la lui ai présentée comme la précédente série du gars de True Blood.

A propos de True Blood, justement, j'ignore un peu d'où vient ce buzz subit donnant l'impression que tout le monde, tout d'un coup, s'est mis à regarder une série jusqu'ici très fraîchement reçue - surtout dans son pays d'origine (1). Pays où, ceci explique sans doute cela, Six Feet Under est considéré comme un monument national au même titre que certains grands classiques de la littérature ou du cinéma. Rien à voir avec chez nous, où d'ici peu la meilleure série de tous les temps sera probablement considérée (si ce n'est déjà fait) comme la première série de l'auteur de True Blood ou du gars qui joue Dexter. Ce qui fait énormément de peine, car autant l'une et l'autre de ces séries à succès sont excellentes, autant ni l'une ni l'autre ne soutient une seconde la comparaison face à Six Feet Under, la plus belle, la plus drôle, la plus émouvante série jamais tournée. Un véritable chef-d'œuvre qui distilla insidieusement son venin durant cinq saisons et laissa les fans de séries totalement déprimés lorsqu'il parvint à son terme. Depuis deux ans la presse américaine évoque inlassablement la fin de l'Âge d'Or, on peut en penser ce qu'on veut une chose n'en est pas moins certaine : ce n'est en aucun un hasard si elle situe la fin d'une époque pour les séries entre 2005 et 2007 - soit donc entre le dernier épisode de Six Feet Under et le dernier épisode des Soprano. On peut éventuellement préférer l'une à l'autre, préférer une troisième à ces deux-là (personnellement j'avoue que The Wire m'a peut-être encore plus captivé)... impossible en revanche de nier que chacune d'entre elle a laissé un héritage considérable, marqué son temps au point que quasiment toutes les séries contemporaines doivent quelque chose à l'une ou à l'autre (voire au deux). En l'occurrence : sans les Soprano, pas de The Shield, pas de Dexter, pas de Californication, probablement pas de 24 ni même de House. Et sans Six Feet Under, pas de Nip/Tuck, pas de Mad Men, pas de Breaking Bad ni de Brothers & Sisters - probablement même pas de Desperate Housewives. Et là, mine de rien, on a cité presque de la moitié des séries trustant les premières places de notre référendum des séries des années deux-mille.

On sait gré à Alan Ball d'avoir apporté au moins deux éléments essentiels aux séries contemporaines : l'intérêt pour la chronique de moeurs et les petits drames (ou petites joies d'ailleurs) de la vie intime, sujets rarement évoqués jusqu'alors (avant Six Feet Under, les personnages de séries avaient parfois une vie privée, mais toujours parallèlement à leur activité principale ; à partir de celle-ci, il a été acquis que la vie privée des personnages pouvait et devait être leur activité principale) ; la représentation visuelle fantasque de la psyché (d'ailleurs ébauchée dans les Soprano), qui a particulièrement fait école (il suffit de regarder dix minutes de séries aussi antinomiques que Nip/Tuck, Scrubs ou Chuck pour s'en rendre compte... sans parler de toutes les séries qui, de Lost à House, autorisent leurs personnages à voir des morts). On pourrait même en ajouter une troisième : la complexité psychologique, centre névralgique de Six Feet Under.

Car la grande spécificité de cette série, c'est somme toute d'avoir mis en scène des héros très ordinaires, individus simples aux vies simples... mais pourvus de psychologies incroyablement complexes, jamais linéaires ni prévisibles. Quelqu'un disait que Six Feet Under était à rapprocher de la Comédie Humaine... ce n'est en ce sens pas tout à fait exact, car s'il y a bien un élément qui n'existe pas dans la Comédie Humaine, c'est la psychologie. Ou alors on peut dire, pour paraphraser Malraux, que Six Feet Under c'est l'introduction de la psychanalyse dans l'œuvre balzacienne. Ce qui ne serait du reste pas moins réducteur que la fameuse phrase du fameux André...

Parce que dans le fond, à travers cinq années (et un peu plus...) de la vie d'une famille de croque-morts Alan Ball ne parle jamais que d'une seule chose : la vie, la soif de vie même. Et comment cette soif parvient à s'épanouir (ou non) au cœur du noyau familial. Réunis par la mort du père, qui revient régulièrement les hanter, les quatre héros (la mère, les deux fils et la fille) se retrouvent à tenter de cohabiter afin de bâtir cette existence dont ils comprennent mieux que personne le côté éphémère, et de reconstruire une structure familiale volatile. Le point le plus fort de la série étant sans doute qu'elle montre avec une rare subtilité comme chaque individu peut s'avérer radicalement différent selon qu'on le capte dedans ou à l'extérieur de sa famille, qu'elle souligne ce besoin d'émancipation de la règle familiale tout en mettant en relief l'impérieuse nécessité d'enracinement. C'est une évidence lorsque l'on regarde les trajectoires des enfants : Claire, adolescente brillante totalement mutique lorsqu'elle a la maison ; Dave, fils modèle et limite réactionnaire déchiré entre son catholicisme pratiquant et son homosexualité ; et bien sûr Nate, celui qui a fui il y a longtemps et qui, de retour à la maison, se métamorphose immédiatement en ado attardé.

Sans doute une des plus belles œuvres jamais écrites (ou tournées) sur la famille, Six Feet Under est aussi évidemment très bien placée au top des plus grandes œuvres écrites sur la mort. Soit donc sur son corollaire : la vie. Aucune série (sinon peut-être - dans un tout autre registre - Dead Like Me... mais y aurait-il jamais eu un Dead Like Me sans Six Feet Under ?) n'a si parfaitement montré les deux versants de ce même cycle, au point que la série elle-même soit cyclique et que l'ultime saison ait été fort logiquement conçue comme l'achèvement non seulement de la série, mais aussi de la vie de ses héros. Mieux : dans Six Feet Under, à chaque séquence sur la mort répond une séquence pleine de vie. Car loin de nous plomber, la série nous fait plus souvent rire qu'autre chose, y compris lorsqu'un enfant meurt ou qu'un personnage sombre dans la dépression. Incroyable de fantaisie et d'inventivité, Alan Ball a mis en place un univers principalement constitué de dialogues doux-amers et de visions fantasmagoriques, liant vie et mort dans une même partition. Qu'importe que l'on meurt à la fin : l'important est de vivre, du mieux possible, auprès des siens. Et c'est Ruth, la mère qui devenue veuve se découvre une étonnante passion pour la vie charnelle, qui incarne le mieux cette sensualité exacerbée. De l'acceptation à la transgression, il n'y a qu'un pas : les chroniques de la famille Fisher touchent aux thèmes les plus tabous qui soient dans l'univers des séries (mort, suicide, homosexualité, religion) non par goût de la provocation (contrairement à une certaine série pleine de vampires), mais par amour de l'humanité. Blancs ou noirs, hommes ou femmes, hétéros ou homos... les personnages de Ball - cela vaut pour cette série comme pour True Blood ou ses deux films (2) - sont tous égaux dans la déjante, la solitude ou l'amour.

Le résultat n'en est que plus bouleversant : lorsque résonne pour la dernière fois ce petit générique entêtant, impossible de réprimer ses larmes. Magnifique du début à la fin, Six Feet Under est à la fois la série la plus drôle et la plus triste de tous les temps, d'une poésie et d'une tendresse pour l'heure jamais égalées...


Six Feet Under (saisons 01-05), créée par Alan Ball (2001-05)



(1) Je parle bien sûr de sa saison 1... le premier épisode de la seconde ayant été la meilleure audience de HBO depuis le final des Soprano en 2007...

(2) American Beauty, dont il fut l'oscarisé scénariste, et le très glauque Towelhead, son unique réalisation au cinéma.
...

mardi 10 novembre 2009

Vic Chesnutt - Miraculeux

...
2009, année folk. Je sais : on vous l'a déjà faite en mai celle-là, lorsque j'évoquais avec moult superlatifs le fabuleux dernier album d'Akron/Family. Difficile ceci dit de ne pas en remettre une couche. Oh bien sûr, pour un Elvis Perkins In Dearland on aura dû s'avaler bon nombre d'albums oubliables et comme de juste déjà oubliés ; il y aura sans doute presque autant d'albums folk dans les limbes des référendums annuels que dans les Top Ten des uns et des autres. Mieux : les meilleurs albums folk de l'année ne furent assurément pas ceux que les médias montèrent en épingles et auront plus souvent été les fruits de plus ou moins vieilles connaissances que de perdreaux de l'année. Il n'empêche que tout ceci mis bout à bout suffit amplement à créer un contexte au sein duquel le nouvel album de Vic Chesnutt s'insère merveilleusement bien, véritable sommet d'une saison acoustique comme on en vit peu depuis dix ans.

On n'est certes pas accablé par l'effet de surprise lorsqu'on constate que l'on tient avec At the Cut un disque de tout premier plan. Depuis presque vingt ans, l'ancien protégé de Michael Stipe est un habitué des podiums de fin d'année, auteur d'albums dépouillés et sublimes comme Merriment (2000) ou North Star Deserter (2007) [...] Il était cependant difficile d'envisager un album aussi profond, sophistiqué et réussi. Car At the Cut n'est pas juste un très bon disque – c'est un ouvrage exceptionnel concourant on ne peut plus sérieusement au titre d'album de l'année.

Signe des temps sans doute en cette période où la moindre publication acoustique a droit à un buzz disproportionné, Chesnutt comme la Family ou quelques autres a choisi de s'éloigner des sentiers battus de la folk et d'aller faire prendre l'air à ses ballades sur des terres moins peu peuplées. S'il penchait dans cette direction depuis deux disques, cela n'en fait pas moins du titre inagurual, somptueux "Coward", un formidable contre-pied. Électrique, sinueux, le morceau presque psalmodié rampe façon Low jusqu'à une explosion finale qui donne le ton d'un album plus torturé encore que ce à quoi Chesnutt nous avait habitués. Torturé, oui... mais pas à n'importe quel prix. Le fragile américain ne connaissant ni la pose ni l'affection, il ne se pare ici d'ambitions démesurées que dans l'unique but de donner la vie à de vraies... de belles... de très grandes chansons. Sur At the Cut jamais, fût-ce une seconde, la sophistication ne se fait au détriment des mélodies – encore moins d'une émotion intense que l'artiste semble façonner méthodiquement à chaque nouvelle composition.

Si la suite renoue avec une veine plus folk, elle ne s'avère pas pour autant plus balisée. Aussi raffiné que l'on pouvait s'y attendre après une telle ouverture, At the Cut renouvelle quarante-trois minutes durant cette alliance entre sensibilité à fleur de peau et quasi perfection sonique – symbolisée par la pureté incroyable du chant. On savait que le songwriter était également un interprète remarquable ; son dernier opus en fournit une nouvelle illustration, qui en plaçant la voix très en avant donne l'impression qu'elle n'a jamais été aussi bien captée que sur "When the Bottom Fell out" (par ailleurs la chanson que Tindersticks essaie d'écrire depuis dix ans...). Rares... très rares sont les albums à pouvoir à la fois prétendre être et très produits, et à fleur de peau... à être simultanément capable d'impressionner par leur beauté plastique tout en noyant l'auditeur sous la violence de leur charge émotionnelle (oui, j'ai pleuré plusieurs fois... et alors ?). C'est bien le cas de celui-ci.

Quel que soit l'angle adopté, At the Cut stupéfie, enchante et même : fascine. Parvenant même à trouver un équilibre parfait entre cohésion et richesse, il semble avoir été conçu pour redonner toute sa noblesse à une expression – « bel album » – que l'on ne risque plus à l'avenir de réemployer à tout bout de champ. Car si le moindre disque un peu touchant est un « bel album »... quel qualificatif pourrait bien convenir à la beauté crépusculaire du dernier Chesnutt ? Jazz langoureux ("Chains", "We Hovered with Short Things") blues-rock caverneux ("Philip Guston" n'aurait pas été reniée par Nick Cave en personne), flirt avec la soul (sur "Flirted with You All My Life" Vic évoque un Ben Harper possédé)... il y a tout sur At the Cut, tous les styles et toutes les émotions d'une vie compilées en dix chansons. Une vie pleine de fêlures, de tendresse ("Granny") et de renoncement. Chef-d'œuvre.



At the Cut, de Vic Chesnutt (2009)





Plus sur I LEFT WITHOUT MY HAT
...

lundi 9 novembre 2009

Graham Joyce - Strange Days Have Found Us

...
Une Angleterre encore sous le choc du Blitz. Une famille nombreuse croûlant sous les secrets et les tabous. Une matriarche aux dons enrobés de mystère. Une petite dernière rebelle. Un enfant illégitime. Des solitudes au milieu de la foule, des mondes intérieurs et des silences génés. Et partout autour, la grisaille. Le désarroi. La ruine. Et encore - et surtout - Graham Joyce aux commandes, envoûtant auteur de The Stormwatcher, qui donne chair, sang... vie à une fresque historique crépusculaire...

Ce qui est ennuyeux avec ce Joyce-là, c'est qu'il écrit tellement bien qu'on a parfois le sentiment qu'il pourrait parfaitement se passer d'une histoire. Un grand conteur assurément... un conteur avant tout qui en un clignement de sourcil vous fait revivre l'Angleterre de l'immédiat après-guerre comme si vous étiez. On pense à Sarah Waters. Comme chez l'auteure de Tipping the Velvet, on a l'impression d'y être pour de vrai, de pouvoir sentir les rues et de distinguer la peur au ventre de toute une communauté. Rien que pour cela, The Facts of Life est à lire absolument, sans aucun doute l'un des meilleurs livres qu'on ait écrit sur cette époque. Mais il n'y a pas que cela.

Comme tous les grands auteurs fantastique, Graham Joyce n'écrit pas sur le fantastique et semble s'en tamponner pas mal (le surnaturel arrive d'ailleurs assez tard dans le récit). Non que ce soit nécessairement un prétexte (même si on pourrait le dire ainsi) ; mais ce qui l'intéresse avant tout, dans la construction de sa narration, c'est le mystère. L'étrange. Et quoi de plus étrange qu'un univers où ce qui sort de l'ordinaire pour le lecteur semble tout à fait banal pour l'ensemble des protagonistes ? La méthode n'est certes pas nouvelle (Nodier ou Nerval en usaient déjà à loisir), mais Joyce s'y entend comme personne pour bâtir des histoire toutes d'atmosphères, de faux-semblants, à la fois spectaculaires et intimistes. The Facts of Life, c'est une espèce d'alliage déroutant et fascinant entre roman historique, chronique sociale et littérature fantastique de haut vol. Le titre n'est en rien mensonger : à l'horreur ou au surnaturel, l'auteur de Requiem préfère incontesablement le facteur humain, la chaleur d'une famille, la tendresse d'une fratrie. Ce qui au demeurant ne lasse pas d'étonner lorsqu'on se souvient que The Stormwatcher, monumental roman mésestimé et méconnu, est pour sa part une espèce de sommet de noirceur et de glauquerie. En voilà un drôle d'auteur, dont le talent semble aussi singulier que multiple, aussi à l'aise dans le désespoir que dans la joie de vivre, la description hurlante de vérité et la gallerie de personnages complexes et poignants. Non vraiment, ce Joyce n'est pas comme les autres - à se demander pourquoi j'ai mis si longtemps à le relire. Une chose est sûre : j'y reviendrai plus vite à l'avenir.


The Facts of Life [Lignes de vie], de Graham Joyce (2002)



PLUS CHEZ CHIMERE, CUNE, LHISBEI & PAPILLON
...

dimanche 8 novembre 2009

Buffy - Clichés d'amour

...


Ce qui est chouette avec Buffy, en dehors du fait que c'est une chouette série bien sûr, c'est qu'elle fait partie de ces rares programmes qu'il n'est nullement besoin de s'emmerder à présenter : à moins d'avoir vécu retiré au coeur du Tibet ces douze dernières années, vous avez fatalement entendu parler au moins une fois de Buffy Summers, cette charmante lycéenne passant ses nuits à casser du vampire et ses journées à essayer de survivre dans le monde impitoyable du lycée (puis de la fac, puis de la vie active). Le revers de la médaille c'est qu'à partir du moment où tout le monde a entendu parler de quelque chose, tout le monde a déjà un avis à ce sujet, ne serait-ce qu'a priori. Parce qu'elle a été diffusée sur M6 dans feu la trilogie du samedi... parce qu'elle a été littéralement saccagée par la V.F... parce qu'elle a été mal comprise et encore plus mal expliquée... parce qu'elle a fait autant de couvertures de Star Club que Beverly Hills... pour toutes ces raisons et d'autres encore qu'on ne pourrait énumérer faute de place, Buffy reste considérée en France comme un truc un peu honteux - cette série pour ado un peu gnagnante dans laquelle une jolie blonde dégomme des vampires un peu ridicules. Partout ailleurs Buffy est considérée comme une série de première plan (elle est régulièrement citée parmi les meilleures de tous les temps, ce qui est rare pour un programme des années quatre-vingt-dix) et d'une richesse incroyable... mais en France non, le pays a tellement de retard en la matière qu'on en est encore à trouver que Buffy c'est mièvre et un peu débile. Ne fût-ce si pathétique, on en rirait presque.

Car s'il y a bien une chose que Buffy n'est pas... c'est débile (mièvre non plus, vous me direz, il suffit de voir le superbe - et brutal et dur et déchirant - épisode "The Body" pour s'en convaincre). C'est au contraire une série d'une finesse et d'une intelligence rares, d'une qualité assez prodigieuse lorsqu'on la revoie avec le recul... bref tout le contraire des clichés et autres préjugés. Mieux encore : elle a marqué un tournant considérable dans l'histoire des séries, il suffit de voir le nombre de show-runners qui lui vouent un culte quasi religieux pour s'en convaincre. Parce que son succès bascula très vite dans le phénomène de société, ses auteurs se sont retrouvés avec la carte blanche dont beaucoup de scénaristes rêvent, ont pu tout se permettre... et ne se sont rien refusés. Sur toute une génération de sériephages qui constituent aujourd'hui les fleurons de la télévision US (1), la liberté de ton et l'audace de cette série ont eu un effet libérateur il est vrai insoupçonnable pour quiconque ne connaît pas un peu l'histoire de ces programmes (j'entends par-là : ce qui se faisait avant et ce qui s'est fait après). Il y a évidemment les héritiers directs, tous ces teen-dramas mettant en scène des jeunes gens aux prises avec 1/ le surnaturel 2/ la découverte des responsabilités, les Dark Angel, Roswell, Smallville... qui pour la plupart n'apportent pas grand-chose au schmilblick mais qui ont bercé des générations entières et ont pour elles le mérite de ne jamais être aussi racoleuses que les Beverly Hills et compagnie. Mais il y a aussi tous les autres, ceux qui furent durablement perturbés par la manière dont Joss Whedon et ses camarades faisaient voler en éclat les codes traditionnels et des séries et du fantastique, rendaient au principe du conte de fées toute sa portée allégorique, s'autorisaient des épisodes décalés assez ahurissant... ce sans jamais perdre de vue l'essentiel, cette manière de croquer le passage à l'âge adulte à la fois très banale (c'est un sujet éculé, déjà en 1997) et merveilleusement intelligente (Buffy n'est jamais pathos et brille au contraire par la délicatesse avec laquelle les sujets adolescents sont évoqués).

Ces deux aspects de la série en constituent l'artère principale et sont soudés l'un à l'autre par l'utilisation constante du second degré. Plus pastiche que parodie, la série passe rapidement du stade de divertissement efficace à celui d'ovni télévisuel (cela se fait en fait au fur et à mesure que croît le succès et que Whedon peut imposer ses vues à la production) et dès la saison deux elle trouve un ton et un style qui n'appartiennent qu'à elle, multipliant les dialogues absurdes et s'amusant à renverser les valeurs traditionnelles à tout bout de champ. Deux épisodes sont très représentatifs de cela : dans "Halloween" (2x06), un sortilège transforme chacun en ce en quoi il est déguisé (Willow devient un fantôme, Buffy une lady du XIXe... etc.) ; dans "Band Candy" (3x06), un autre sortilège (d'ailleurs lancé par le même petit salopard) donne à tous les adultes de la ville un âge mental d'approximativement seize ans, forçant ainsi les véritables ados à prendre leurs responsabilités (et jouant par ailleurs une partition subtile, le monde sans adultes dont ils rêvent depuis toujours s'avérant finalement assez terrifiant). Ces deux épisodes ubuesques et chaotiques soulignent assez bien le goût des auteurs pour la transgression, mélangeant peurs enfantines, désirs adolescents et hantises parentales dans un même grand shaker aboutissant à une série ne ressemblant à aucune autre.

Il y aurait beaucoup d'autres épisodes à évoquer et nombre de thèmes à considérer. Par exemple le féminisme subtil d'une série où les mecs sont... des bêtes (vampires, loups-garou... militaires) et où les faibles femmes que la société cherche sans cesse à protéger d'elles-mêmes (et donc - soyons clairs : de leur désir) s'avèrent être les sauveuses du monde ; la part d'ombre inhérente à chacun des personnages, peut-être les plus complexes qu'on ait jamais vus à la télévision et sans cesses en lutte conte leurs pulsions ; le rejet vigoureux de l'autorité dans son incarnation administrative (les profs ont toujours de lourds secrets, le principal est corrompu jusqu'à la moelle, le maire est un démon et la seule figure autoritaire rassurante représente une administration occulte (2))... Mais autant laisser la surprise à ceux qui ne les auraient jamais vus. Aussi étonnant que cela puisse sembler aux proto-snobs engoncés dans leurs petits préjugés, Buffy est sans aucun doute l'une des séries les plus écrites, construites et soignées de son époque. On parle beaucoup sur ce blog d'esthétique... en matière de littérature et de musique, car en matière de séries les programmes à développer une véritable esthétique sont rarissimes. Buffy (tout comme son spin-off Angel, quoique la sienne soit différente) est de celles-là. Entre cartoons et comics, séries Z et contes de fée, son esthétique est tout à fait singulière et n'a réellement rien à envier à celles de séries sérieuses (ou du moins appréciées par des gens très sérieux) comme les Soprano.

Je vous renvoie au très bon article de Fashion si vous souhaitez faire plus ample connaissance ; elle a très bien dit tout ce que j'ai (volontairement) oublié de préciser.


Buffy, the Vampire Slayer (saisons 1 - 7), créée par Joss Whedon (1997-2003)



(1) Bryan Fuller déclara un jour que sans Buffy il n'aurait jamais réalisé Dead Like Me, J.J. Abrams est tellement fan qu'il a réquisitionné les scénaristes David Fury et Drew Goddard pour Lost (et s'en est évidemment inspiré pour Alias), quant à Alan Ball après une distance compréhensible il multiplie désormais les clins d'œil dans son True Blood...


(2) Remarque pas tout à fait exacte, d'ailleurs, puisque Giles se désolidarise somme toute assez vite de cette administration occulte - et pour cause : l'administration, dans Buffy, symbolise encore et toujours la société voulant aspirer les personnages dans son moule... il est d'ailleurs amusant de noter que dans le comic Buffy Season 8, cette dernière finit fort logiquement par prendre la tête de sa propre administration...
...

samedi 7 novembre 2009

No Comment

...





...

vendredi 6 novembre 2009

José Carlos Somoza - Pas encore bon pour l'H.P.

...
Il y a quelque chose d'étonnant, peut-être même d'un brin paradoxal, à voir le grand José Carlos Somoza se coller à un hommage à l'encore plus grand Howard Phillips Lovecraft. Cela suffit même à attiser la curiosité, que l'on connaisse ou non le premier... ou que l'on maîtrise parfaitement ou pas les arcanes de l'univers glauque et sinueux du second. Car tout en appartenant tous deux à une même famille d'auteurs croisant horreur, fantastique, fantasy et SF, ils ne s'en situent pas moins chacun à une extrêmité du genre. Lovecraft, c'est quasiment l'antithèse de Somoza. Philosophiquement parlant bien sûr (l'espagnol est un humaniste cachant derrière la violence de ses romans une foi inébranlable en la nature humaine ; l'américain était un misanthrope quasiment incapable de sortir de chez lui qui poussa le vice jusqu'à se marier par correspondance, témoignant d'un dégoût de l'homme aux confins du nihilisme), mais aussi du point de vue littéraire : quand tout l'art de Lovecraft repose sur la suggestion, le fameux indicible (mot qu'il écrit toutes les deux pages en moyenne), l'idée de l'horreur plutôt que l'horreur elle-même... Somoza nous a habitué à l'exact inverse de ça, ne lésinant que rarement sur les détails dégueulasses et se plaçant souvent à la l'extrême limite de la complaisance dans l'atroce. Autant dire que Somoza rendant hommage à Lovecraft, ce sont deux conceptions tant du monde que de la littérature qui s'affrontent, deux extrêmes qui comme souvent dans ces cas-là ne se rejoignent dans un côté dérangeant qui leur sied plutôt bien...

Les premières pages pourtant n'inquiètent pas outre-mesure. Somoza a beau avoir voulu rendre hommage à un auteur probablement considéré comme bien plus grand que lui (je dis probablement car en réalité si Lovecraft est un écrivain fondamental dans l'histoire du fantastique son oeuvre colossale est également très inégale et parfois répétitive), pas question de s'incliner face au Maître. Je parlais d'affrontement entre deux conceptions... c'est bel et bien de cela qu'il s'agit au début du livre, de Somoza arpentant un univers lovecraftien pour essayer de lui apporter une réelle valeur ajoutée, plutôt que d'un bête tribute comme il y en a tant. Car précisons-le : ce qui peut éventuellement déranger de prime abord dans la manière dont La Clé de l'Abîme est vendue c'est que des hommages à Lovecraft il y en a déjà eu des centaines, parfois par des auteurs bien plus passionnants que Somoza (ne serait-ce que Robert Bloch...). Or s'il est au moins une qualité qu'il faille reconnaître à celui-ci, c'est de se démarquer réellement, de prendre le temps de s'installer plutôt que d'aller nous rechercher les sempiternels Cthulhu et autres Nyarlathotep.

Aussi place-t-il d'emblée son histoire dans un futur lointain - c'est ce qu'on appelle prendre une distance raisonnable (d'autant que la quasi totalité des histoires de Lovecraft se déroulent dans le passé... sans même parler de la mythologie elle-même qui renvoie à une antiquité oubliée). Galvanisé par une idée il est vrai excellente, Somoza ne s'arrête pas en si bon chemin et incorpore des éléments de SF pure (seul terme que j'ai trouvé pour qualifier ce qui n'est pas de la SF lovecraftienne), puis une grosse et bonne dose de somozité (la religion est ici incarnée par un Livre Sacré composé de fables s'avérant évidemment bien plus que de la littérature)...

... et Lovecraft, dans tout ça ? Eh bien c'est un peu ce que l'auteur semble se dire lui-même au bout d'un moment, comme si emballé par ses idées ravissantes (façon de parler) il avait un peu perdu le fil de son hommage. Alors, paniqué, il nous ressort la mythologie lovecraftienne (sans toutefois la nommer explicitement), qui en fait s'agglomère assez mal à l'univers qu'il vient de mettre tant de soin à installer. Scindant de fait les lecteurs en deux camps distincts : ceux qui ne connaissent pas Lovecraft et peuvent tranquillement continuer à se délecter... et bien sûr les Lovecraft-addicts qui auront pour leur part la désagréable impression de voir toutes les coutures. Le paradoxe étant que Somoza semble avoir voulu délibérément créer cette division, rédiger un roman double susceptible d'être lu de manière totalement différente selon le lecteur (quelqu'un m'avait d'ailleurs suggéré de ne pas mentionner Lovecraft dans le billet... disons que ça se discute, et encore, même pas vraiment, vu que deux cents critiques avant moi ont déjà vendu la mèche...), ce qui n'étonnera pas les habitués de ses expérimentations formelles. Reste qu'en l'occurrence, on est moyennement convaincu par un artifice n'apportant aucune véritable valeur ajoutée (si le lecteur connaît Lovecraft ce n'est en rien plus ludique - n'importe qui identifiera l'hommage soi-disant mystérieux en trois secondes... et bien entendu si le lecteur ne connaît pas Lovecraft, ça ne changera pas grand-chose pour lui). Plus dommage encore : ceux qui connaissent bien les deux auteurs entreverront aussi à quel point La Clé de l'Abîme aurait pu être un roman exceptionnel si plutôt que d'aller s'emmerder à lovecraftiser Somoza s'était contenté de sa propre identité et de son propre univers, bien assez forts l'un et l'autre pour tenir le lecteur en haleine. Alors qu'ici, enfermé dans l'H.P., José fini même par s'oublier un peu... il avait pourtant la possibilité de faire quelque chose de grandiose, même dans cette optique d'hommage, notamment du côté des personnages (de véritable flaques d'eau chez le misanthrope culte, ce qui n'étonnera personne). Or... même pas. Les caractères s'avèrent finalement plutôt ternes par rapport aux autres romans de l'auteur, de même que la construction narrative un peu faiblarde arrivé à la moitié. Du coup la fin, en tout point exceptionnelle, laisse un goût d'autant plus amer que le désintérêt aura été croissant durant les pages qui la précède.


La Clé de l'Abîme, de José Carlos Somoza (2007)




Plus chez BIBLIOBLOG, CUNE, LAIEZZA, EMERAUDE...
...

mercredi 4 novembre 2009

Means Just What I Choose It to Mean...

...
Si les vêtements aux couleurs chatoyantes n'ont jamais été mon truc, Hubert pour sa part adorait ça. C'était même toute sa vie : les t-shirts vert fluo, les débardeurs violets pétants. Sans oublier bien sûr les chemises oranges, sommets d'une garde-robe entièrement pensée (du moins était-ce qu'il avait prétendu un jour où nous avions tous un peu trop poussé sur l'alcool) pour faire oublier son affreuse coupe-au-bol, pour détourner le regard de ces cheveux de la honte. Jamais officiellement (c'est-à-dire à jeun) confirmée, cette version nous satisfaisait faute de mieux - qu'importe qu'elle ait contenu certaines zones d'ombres (quelle mère en effet pouvait imposer une réglementation sur les coiffures tout en laissant passer des tenues plus ridicules les unes que les autres ?). Hubert était un gentil gars, un peu chiant et un peu bête certes, mais nous l'étions tous plus ou moins. Quelque part, ses fringues nous dérangeaient moins que l'odeur des pieds de Charles. Par exemple.

En réalité bien sûr, Hubert avait un look psychédélique, mais il était bien le seul à le savoir (et encore j'ai un doute). Le rock psychédélique était d'ailleurs à l'époque assez loin de nos préoccupation, les expériences hallucinogènes mises à part, que nous vivions comme de juste plutôt sur fond de heavy-metal à vous décorner une demi-douzaine de bœufs... du moins était-ce l'impression que nous avions alors en écoutant Pantera - soit donc l'un des groupes les plus navrants de toute l'histoire du metal. Qu'importe, du reste : la musique n'était pas chez nous une passion, tout au plus un défouloir nous permettant d'exorciser l'ennui qui nous gagnait un peu plus chaque jour que le Dieu des voyages scolaires faisait. Il semblerait pourtant que ces activités palpitantes aient eu, au moment de la Création, une toute autre fonction que l'Emmerdement. Reconnaissons toutefois qu'un voyage scolaire en Auvergne, dans le genre mortel, ça se pose un peu là. Pour vous dire : à mon retour mes parents furent consternés de voir que sur 24 photos composants mon unique pellicule, il y avait 90 % de cailloux et 10 % de paysages brumeux. T'aurais pu prendre des gens ! ronchonna mon inconsciente de mère, oui oui : inconsciente, inconsciente du fait que nous n'avions pas vu le commencement du début d'un être humain durant dix jours. Quant à l'auberge de jeunesse dans laquelle nous étions piteusement entassés à trois par chambre, je ne m'étendrai pas sur un souvenir douloureux au cours duquel je fis caca dans ma culotte pour la dernière fois (car oui, vous pouvez écoutez Pantera et vous rebeller contre la société ET faire caca dans votre culotte, il y a d'autant moins de contre-indications que Pantera, c'est quand même à chier). Je vous le raconte mais que cela entre nous, d'autant que l'affaire n'a jamais été rendue publique (l'odeur des pieds de Charles me couvrait).


Achevons de planter le décor en précisant que ladite auberge de jeunesse aurait aussi bien pu s'appeler Cayenne tant elle était plantée au milieu de nulle part. Allez comprendre : on trouve des prisons de haute-sécurité aux abords des villes, mais les auberges de jeunesse ça semble normal de les construire dans une immense et interminable plaine à peine entrecoupée d'un ou deux volcans en sommeil. Franchement autant appeler l'endroit parc à morveux, ç'aurait le mérite de la transparence. Bref. Il fallait au moins un décor anxiogène pour servir de cadre aux évènements que je m'apprête à vous raconter. Je tiens cependant à préciser au préalable que je ne peux en aucun cas affirmer que ceci s'est réellement produit. L'alcool coulait à flots discrets mais épais, il est tout à fait envisageable que j'aie rêvé cet étrange évènement (hypothèse renforcée par le fait que, comme toute activité paranormale, celle-ci s'est déroulée en plein milieu de la nuit et alors que Charles, seul témoin potentiel, dormait à points fermés).


Il était pour être exact entre minuit et quatre matin lorsqu'un bruit m'arracha à mon demi-sommeil, un bruit léger mais bien présent - suffisamment pour que je me redresse dans mon lit. Superposé, précisons-le, ce explique que j'aie pu à loisir voir sans être vu. Le temps de m'habituer à la pénombre, et de constater que Hubert n'était pas dans son lit (c'est-à-dire en-dessous de moi), mais quelques mètres plus loin dans l'espèce de petit couloir nous servant pour entreposer nos valises et autres sac-à-dos (un hall à bordel, en auvergnat). Et, détail troublant : nu. Aucun doute là-dessus - il s'éclairait avec une petite lampe de poche, ce qui me permit de le voir ainsi agenouillé, à peine recouvert par son sac-de-couchage. Je pouvais même distinguer dans son dos un genre de tatouage, peut-être un dessin au rouge-à-lèvres... représentant un œuf. Ou un ballon de rugby, mais rétrospectivement je penche quand même plus pour l'œuf.

Intrigué (on le serait à moins), je décidai de m'approcher le plus possible du bord de mon lit, espérant sans doute comprendre ce que mon camarade était en train de faire. Il cherchait visiblement quelque chose, marmonnant dans ses duvets des phrases difficilement intelligibles de là où j'étais... des phrases paraissant ne rien vouloir dire... Humpty Dumpty sat on a wall... Humpty Dumpty had a great fall... Humpty Dumpty sat on a wall... si j'avais été capable de croire à ce genre de choses je l'aurais juré possédé... Humpty Dumpty had a great fall...

... c'en était trop, il fallait que je descende de mon perchoir et en ait le coeur net...

Humpty Dumpty had a great fall...

— Hub' ?

Humpty Dumpty sat on a wall...

— Hubert ?

... Humpty Dumpty had a great fall...

— Psssssst !

I am the eggman...

C'est alors que mon récit bégaie. J'ignore si j'ai rêvé ou... Mais lorsque Hubert s'est retourné, légèrement éclairé par sa lampe de poche... ses yeux étaient rouge sang et ses dents, aussi invraisemblable que cela puisse sembler au lecteur... ses dents... elles faisaient bien dix centimètres de long.

— Hubert ?
— I am the walrus. I am the walrus. Don't you think the joker laughs at you ?


J'étais tellement terrifié que je n'en ai jamais parlé à personne jusqu'à aujourd'hui. A l'époque je ne connaissais pas la chanson des Beatles, ce n'est que bien plus tard que j'ai compris à quoi il était fait allusion (dans cette séquence onirique, pas dans la chanson elle-même qui ne raconte rien de précis). Ce qui est sûr, c'est que je n'ai jamais trouvé cette chanson joyeuse, guillerette ou amusante - comme tant d'autres. Je l'ai toujours trouvée terriblement flippant - tout comme Alice in Wonderland d'ailleurs - je ne comprendrai jamais vraiment que l'on puisse la recevoir autrement. Au-delà de ma propre expérience, dont le lecteur sera autorisé à douter, ce morceau m'a toujours semblé profondément malsain - peut-être même un brin maléfique. Tout dans cette chanson exsude la bizarrerie la plus absolue, l'étrangeté la plus déroutante.

Alors Pantera... vous comprendrez que cela me fasse bien rire...



...

mardi 3 novembre 2009

Gliss - Une histoire de dévotion

...
[Article précédemment paru sur Culturofil] Oh tiens. Du shoegaze. Comme c'est étonnant. Comme c'est original. Ça nous change de la folk… Pardon ? Comment ça je suis blasé ?

Bon d'accord. Je suis un peu blasé. Que le critique qui ne l'est pas me jette la première pierre ! Nous changeons de décennie dans à peine trois mois, et pas un seul nouveau courant musical qui ne soit venu nous secouer un peu, jeter le proverbial coup de pied dans la fourmilière et faire table-rase du passé. Bien au contraire : dix ans maintenant que chaque mois draine sa cohorte de jeunes gens talentueux et cultivés, trop cultivés peut-être, rendant hommage au passé avec une application n'ayant d'égale que l'ennui progressif de l'auditeur.

Bien sûr fût un temps, nous avons pu nous exciter au sujet d'une génération qui, mine de rien, ressemblait à la somme de toutes les autres. Les meilleurs groupes revival des dernières années avaient pour eux de mixer les époques, de mélanger les styles antinomiques, de faire valser les étiquettes. Le problème est que les meilleurs sont rarement les plus nombreux, en matière de rock'n'roll comme pour toute chose en ce monde. À la longue on a surtout eu l'impression que chaque amateur de rock de plus de vingt-cinq ans avait pu ces dernières années entendre revivre le son de sa jeunesse, rock psychédélique pour les plus âgés, garage-punk, post-punk, rockabilly un peu, new-wave beaucoup… et maintenant sans doute le grunge, puisqu'Alice In Chains après les Smashing Pumpkins est de retour dans les bacs. Mais avant d'en arriver à un vrai beau revival grunge, il était logique de faire un arrêt à la station shoegaze – puisque c'est chronologiquement le courant qui le précède d'une semelle de Doc Martens.

Autant le dire, jusqu'ici cette nouvelle scène paradoxalement presque exclusivement américaine a été plus souvent alléchante qu'ennuyeuse. Entre The Pains Of Being Pure At Heart (auteur d'un des albums les plus frais et sympas de l'année) et A Place To Bury Strangers (pour la facette la plus sombre et sinueuse du genre), la jeune garde shoegaze nous a pour l'heure plutôt gâtés mais soyons honnêtes : personne n'aurait l'idée saugrenue de croire que cela va durer. L'histoire du rock est faite ainsi : quand un courant (ou le cas échéant un revival) commence à bien marcher pendant six mois, les six suivants sont consacrés à l'émergence de clones et de seconds couteaux qui, s'ils peuvent être sympathiques sur le coup, impriment rarement les mémoires au-delà de la hype initiale.

Évidemment très shoegaze et forcément très américain, Gliss est donc un groupe 100 % 2009 dont le second album, qui sort ces temps-ci, s'inscrit parfaitement dans le processus évoqué ci-dessus. Attention : en aucun cas Gliss n'est un mauvais groupe. En revanche nul besoin d'être grand clerc pour supputer que sans le succès mérité de quelques autres depuis un an, leur musique ne serait probablement jamais arrivée jusqu'à nous. Rien de plus normal : le trio originaire de Los Angeles, s'il fait preuve de qualités de composition évidentes, reste encore assez loin de pouvoir prétendre à la première division.

Ce n'est pourtant pas faute d'essayer, mais de toute évidence les jeunes gens tètent encore un peu trop le sein de papa Kevin Shields pour réellement s'imposer. C'est flagrant sur le premier titre, un "Morning Light" dont on pourrait presque convaincre un non-initié qu'il est une reprise de My Bloody Valentine sans que ça le choque outre-mesure. Paradoxe amusant : c'est pourtant ce morceau, sous influence comme peu, qui marque le plus, avec sa rythmique entraînante et sa voix féminine éthérée (ne me dites pas que cela vous rappelle quelque chose, je ne vois pas de quoi vous parlez). On a si durement critiqué MBV lors de son récent passage à la Route du rock qu'il est plus que temps de faire amende honorable : nombre de groupes contemporains leur doivent tout ou presque, et peu parviendront un jour à effleurer le génie de Isn't Anything (1988) et Loveless (1991).

Gliss n'a évidemment pas la folie de s'y frotter, c'est tout à la fois une humilité qui l'honore et l'erreur tragique des groupes revival contemporains (shoegaze ou autre). En 1977, Johnny Rotten défiait Johnny Thunders (soit donc, peu ou prou, l'inventeur du punk) par chansons interposées. Il y a avait là une morgue et un panache remarquables. Il y avait surtout dans cette attitude une envie salvatrice de tuer le père, de renverser l'ordre (pré)établi que l'on n'a plus retrouvé dans un courant musical depuis l'époque de la guéguerre Blur/Oasis. Non seulement les groupes d'aujourd'hui sont pour beaucoup gentils et polis, délivrant un discours formaté basé sur le respect et la volonté inconsciente d'endormir l'interviewer… mais encore semblent-il préférer à l'idée de tuer le père celle de le respecter avec amour et admiration, voire de lui rendre des hommages appuyés plutôt que d'essayer de s'en affranchir. Certes aussi de nos jours, les pères ne sont plus morts, ils se sont tous reformés et ont créé chez leur progéniture d'inavouables rêves de reconnaissance et de premières parties. Signe des temps sans doute.

Il n'empêche : ce trop grand respect des aînés et des règles tacites régissant le genre sont ce qui entrave la démarche de Gliss, le condamne à publier un album efficace plutôt qu'un chef-d'œuvre laissant l'auditeur K.O. debout. Le titre, Devotion Implosion, annonce en somme la couleur. C'est d'autant plus frustrant que les chansons sont globalement très bonnes et qu'on sent à plusieurs moments ("Sleep", "Anybody Inside") qu'il ne faudrait pas grand-chose pour que le groupe joue les premiers rôles. Il est vrai qu'il est bien aidé en cela par une production remarquable exécutée par un maître du genre (Gareth Jones, producteur entre de nombreux autres du Black Celebration de Depeche Mode et du The Good Son de Nick Cave). Mais il n'y a pas que le son. Gliss fait preuve d'un réel talent d'écriture, notamment lorsqu'il va piocher ses influences sur des terres moins prévisibles que l'axe MBV/Ride (celles des Smashing Pumpkins, The Jesus & Mary Chain voire du Primal Scream période Screamadelica). À l'écoute de l'entêtante "29 Acts of Love", on se dit qu'il s'en est vraiment fallu d'un cheveu pour que ces jeunes gens publient un très bon album. Pour un peu qu'ils acceptent de laisser leur application le céder à la folie, qu'ils laisse la dévotion exploser plutôt qu'imploser… ils pourraient même tout à fait nous revenir un de ces quatre avec un disque d'excellente facture.

En attendant et en l'état, Devotion Implosion se savoure avec un certain plaisir, son manque de personnalité forte n'étant pas assorti d'un manque de talent (pas du tout…). Pour un disque estampillé revival, c'est déjà pas mal.

Découvrez la playlist Devotion Implosion avec Gliss

Devotion Implosion, de Gliss (2009)


...

lundi 2 novembre 2009

Un village français - À la hauteur des enjeux

...
Assez bizarrement vu le nombre de réserves émises au terme de la saison un, c'est tout de même avec une certaine impatience (mâtinée il est vrai d'un soupçon d'inquiétude) qu'on attendait la seconde iterration d'Un village français, tout à la fois la plus prometteuse et la plus décevante des séries de la saison passée. Comment allait donc évoluer le programme créé par Emmanuel Daucé et Frédéric Krivine ? Vers une plus grande prise de risques, quitte à désarçonner le public habituel de France 3 ? Ou au contraire vers une stagnation qui, le plaisir de la découverte passé, la condamnerait à plus ou moins brève échéance à la ringardise ?

A vrai dire... ni l'un ni l'autre. Stylistiquement parlant, les auteurs refusent toujours autant de trancher le duel homérique que se livrent depuis maintenant douze épisodes leurs ambitions et leur format. Comprendre par là qu'on trouve toujours dans Un village français ce mélange curieux de modernité (le propos, le côté résolumment post-manichéen) et de désuétude a priori involontaire (la mise en scène aussi sobre qu'une tenue d'écolier des années quarante, le générique aussi pompier qu'une marche militaire - ou qu'un générique de téléfilm historique de France 3...). Niveau contenu, en revanche... ce n'est quasiment plus la même série. Et je ne parle pas que du regain de sexe, de sang et violence... même s'il est indéniable que l'arrivée du souffre dans une série un peu plan-plan par moments est plus que bienvenue.

On avait déjà pointé autrefois le potentiel d'évolution des personnages et des situations ; le moins qu'on puisse dire est que de ce point de vue Un village français tient toutes ses promesses ! Avec le passage à l'année 1941 et l'heure du choix (parfois totalement inattendu, souvent issu d'un concours de circonstances ponctuelles) pour les antihéros, le feuilleton a résolumment gagné en tension dramatique, en suspens et en atmosphère délicieusement étouffante (sans doute ce qui lui manquait le plus jusqu'alors). Fini le bon temps où français et allemands se regardaient en chiens de faïence ; la première saison avait démontré par l'absurde à quel point le concept de Résistance était flou pour le français moyen (1). Il y était urgent de ne rien faire - et l'intrigue de se focaliser sur un croquis d'ensemble à la fois un peu trop académique et un brin trop chaotique ; il est désormais urgent de choisir son camp, et excellente (?) surprise : ce sont rarement les plus nobles idéaux qui motivent des décisions fort peu héroïques. Ce n'est pas la moindre des insolences de la part des auteurs que de montrer une Résistance interne au village se fondant bien souvent sur les intérêts personnels (voire la mesquinerie) ou l'inconscience - lorsque ce n'est pas carrément par le plus curieux des hasards. L'amour de la France, de la liberté ? L'héroïsme ? Mouais. Des notions franchement floues dans ce patelin dont chaque personnage transpire l'ambivalence (Marchetti embarqué dans une spirale que l'on voyait venir depuis un moment, façon héros tragique ; Larcher pris au piège d'une interminable partie de Ni oui ni Non...) et qui cherche avant tout à slalommer entre les nuages en attendant... quoi ? Qu'attendent-ils tous, ces habitants ? Rien dirait-on. Ou si peu. Ils s'adaptent. Ils font comme ils peuvent. Ce n'est pas par malfaisance que Jeannine, remarquable Emmannuelle Bach (2), lâche un mémorable (pour le spectateur !) "Si j'étais juive en ce moment je me tiendrais, quoi !". C'est juste de l'observation. De l'acclimatation. Et il serait trop commode de trouver cela facile et/ou méprisable.

La commodité, c'est justement ce qu'Un village français rejette en permanence. Rien que pour ça, on l'aime.


Un village français (saison 2), créée par Emmanuel Daucé & Frédéric Krivine (2009)



(1) Par l'absurde car il s'agissait en l'occurrence de casser cette idée stupide véhiculée par tant de films comme quoi, le 18 juin 1940, tout le monde était à côté de son transistor au moment de l'Appel...

(2) D'autant plus remarquable que son personnage est le seul à ne pas franchement faire dans la dentelle mais qu'elle parvient malgré tout à le tirer vers le haut et à le sortir de la caricature dans laquelle le script la jetait bien volontiers...
...

dimanche 1 novembre 2009

CDG - Le Classement qui sent la fin...

...
Rappel des règles :

- par convention et afin que les albums puissent avoir une exposition équitable, je n'intègre que les disques déjà sortis officiellement.

- certains disques de toute fin de mois sont, fautes d'écoutes suffisantes, reversés sur le mois suivant.

- ce classement évolutif étant évolutif, il induit une progression. D'où, entre parenthèses derrière chaque titre, sa progression/régression dans le classement (les "--" indiquant qu'il n'a pas bougé).


CLASSEMENT DU GOLB, Octobre 2009




1. At the Cut - Vic Chesnutt (--)

2. Set 'em Wild, Set 'em Free - Akron/Family (--)
3. Le Goût du bonbon - Tue-Loup (+4)
4. Elvis Perkins In Dearland - Elvis Perkins In Dearland (-1)
5. Veckatimest - Grizzly Bear (-1)


6. Bird Head Son - Anthony Joseph & The Spasm Band (+1)
7. Love Boat - VIOL (+1)
8. Humbug - Arctic Monkeys (+3)
9. Aleph at Hallucinatory Mountain - Current 93 (-4)
10. La Superbe - Benjamin Biolay (E)


11. La Gueule du Cougouar - Xavier Plumas (-2)
12. Dark Night of the Soul - Dark Night Of The Soul (-2)
13. Big Sexy Noise - Lydia Lunch (--)
14. Ecce Beast - Kill The Vultures (+1)
15. Willie & The Wheels - Willie Nelson & Asleep At The Wheel (-1)
16. The Pains Of Being Pure At Heart - The Pains Of Being Pure At Heart (--)
17. Further Complications - Jarvis Cocker (--)
18. The Babel Inside Was Terrible - We Insist! (--)
19. Will Anyone Else Leave Me ? - The Delano Orchestra (-7)
20. Gütter Tactics - Dälek (-1)



A deux pas du podium (et qui pourraient donc (re)rentrer dans le top, au gré des chutes des autres...) : Six (The Black Heart Procession), Of Fungi & Foe (Les Claypool), Lhasa (Lhasa de Sela), Primary Colours (The Horrors), Time to Die (Dodos)...



Voir aussi les classements de G.T., Nyko & Thierry.

Et bien évidemment : le classement des blogueurs
...