dimanche 14 décembre 2008

Deep in Heaven

[Mes livres à moi (et rien qu'à moi) - N°23]  
The Waste Land - Thomas Stearn Eliot (1922)

Certains textes défient l'entendement au point qu'on n'en ressorte jamais complètement, que leur exploration n'ait jamais de fin véritable... qu'on y revienne éternellement, en quête d'un indice, d'une explication, d'un signe... qu'on ne parviendra jamais à trouver parce que chaque fois ce sera la même chose, chaque fois on se laissera prendre et emporter et retourner comme la proverbiale crêpe.

C'est peu dire que "The Waste Land" est un de ceux-là. Il a beau ne faire qu'une petite soixantaine de pages, il vous entraîne bien plus loin que les plus imposants pavés.

On pourrait passer des pages des pages à mesurer, évaluer et analyser la prodigieuse érudition qui s'en dégage (ou qu'il contient)... à sa manière, "The Waste Land" est un texte incroyablement savant dans lequel T.S. Eliot, à l'époque déjà expert en la matière depuis ses Cantos (1), se livre à une fusion des mythologies autant qu'à une confusion des genres, une remise en perspective de la littérature à travers l'histoire et les contes. Fondamentalement, il n'invente rien : il s'inspire juste. Il recycle. Et enfin : transcende. Eliot ne créé pas vraiment un univers : il le recrée et le démultplie durant les sept parties composant son long poème narratif.

Avec sa technique du dédoublement (lesdites parties racontent toutes peu ou prou la même histoire, déclinée sous des formes - sinon des formats - différent(e)s et complémentaires), son name-dropping avant l'heure, sa multiplication des points de vue comme des registres de langage et même carrément des langues (!), ses cassures ryhtmiques... "The Waste Land" ne ressemblait à rien de connu au moment de sa parution en 1922, monument abrupte et marginal - révolutionnaire. Il ne l'est pas moins près d'un siècle plus tard : difficile de le rapprocher de quelque chose, mis à part des propres livres de l'auteur et peut-être des mythiques (et mythologiques) textes de Dante... oui voilà - c'est ça : "The Waste Land", c'est "l'Enfer" de Dante... sauf que l'Enfer est sur Terre, cette fois-ci. Un étrange poème, vibrant et vivant, alors qu'il aurait pu n'être qu'un immense patchwork croûlant sous l'érudition.

Je ne me risquerai pas à essayer de "raconter" "The Waste Land" - ce me semble totalement impossible (ça n'aurait d'ailleurs que peu d'intérêt - on ne raconte pas un poème !). Mais sachez qu'il s'agit d'une vision apocalyptique du monde, d'un univers désolé qui ressemble au nôtre tout en l'incarnant que par flashes - puisqu'il comporte autant d'éléments antiques que d'éléments futuristes. Au centre de ce monde en perdition, ravagé par l'angoisse et frappé de stérilité, le Roi Pécheur attend. Quoi ? Qui ? Officiellement : un mystérieux chevalier censé comprendre les signes placés sur sa route et délivrer le royaume de sa malédiction. Officieusement : sa propre fin.

Le décor est posé : un peu Contes du Graal, un peu décadent, très shakespearien... "The Waste Land" en appelle autant aux Atrides qu'à Merlin l'Enchanteur, à "The Tempest" qu'à l'imagerie du jeu de tarot. Le comprendre n'est pas aisé ; ce n'est pas forcément nécessaire. C'est le voyage qui compte, comme disait King dans "The Dark Tower".

Quoi ? Stephen King ? Qu'est-ce qu'il vient faire là, lui...?

En fait... rien. Sauf le canevas de son incomparable saga est largement inspiré de "The Waste Land" (un volume du cycle - le troisième - porte d'ailleurs ce titre). Le préciser ici, c'est user d'un argument putassier pour vous donner une fois pour toute envie de découvrir le chef-d'œuvre de T.S. Eliot. Je sais : c'est bas. Mais "The Waste Land" vous propulsera dans de telles sphères que vous ne songerez probablement pas à me le reprocher après. Toute l'angoisse fin de siècle concentrée en une soixantaine de pages, l'œuvre ultime du courant décadent... et sans aucun doute l'œuvre poétique ultime du vingtième siècle... qui dit mieux ?


Trois autres livres pour découvrir T.S. Eliot :

Poems (1920)
Ash Wednesday (1930)
Four Quartets (1945)


(1) A ne pas confondre avec l'œuvre d'Ezra Pound (par ailleurs grand ami d'Eliot). Il s'agit bien sûr des quelques Cantos rédigés par Eliot dans les années 20 (dont un en hommage à... Dante - la boucle est bouclée)...

1 commentaire:

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